Voile

LETTRE À MARIA MOURANI, DÉPUTÉE

La laïcité inclusive ou l’aveuglement volontaire
Michèle SIROIS
Tribune libre de Vigile 
mercredi 18 septembre 2013


Madame Mourani,

Je suis une de vos électrices et j’ai voté pour vous depuis les tout débuts. Je viens d’apprendre que vous avez non seulement signé, mais que vous avez fait la promotion du groupe des indépendantistes en faveur d’une laïcité qui s’autoproclame inclusive. Inclusive parce qu’elle serait ouverte au port de signes religieux en général et en particulier au foulard islamique. J’avais une grande admiration pour votre combat contre la traite et la prostitution des femmes. Parce qu’ainsi vous combattez une conception du droit individuel de certaines femmes de se prostituer, ce qui se traduit par une grave menace aux droits collectifs des femmes de ne pas être considérées comme des marchandises.

Le voile et la prostitution : même combat

C’est pourquoi, je ne peux comprendre qu’une femme articulée comme vous ne peut saisir qu’il s’agit du même débat pour ce qui est du voile. Il semble que, sur ce dossier, vous optiez pour une exigence religieuse sexiste et le droit individuel de le porter et de diffuser un message d’infériorité des femmes, à savoir que les femmes sont responsables de cacher leurs cheveux pour ne pas provoquer le désir de l’homme. Vous adoptez cette fois-ci la position en faveur des droits individuels et contre les droits collectifs des femmes.

Je vous rappelle qu’autrefois, les femmes ont lutté pour que les victimes de viol ne soient pas déclarées coupables, responsables du viol : c’est la femme qui n’était pas au bon endroit, ni à la bonne heure, ni habillée correctement, ou qui n’était plus vierge, etc. C’est exactement le même message qui est envoyé avec le voile. Les hommes ne sont pas responsables de leurs désirs ; ce sont uniquement les femmes qui doivent voir à ne pas les provoquer en ne cachant pas leurs cheveux. Votre décision de vous joindre à ce groupe participe au recul qu’on est en train d’imposer à l’histoire de l’émancipation des femmes.

Le Coran ne prescrit à aucun endroit aux femmes de se couvrir la tête. C’est une pure mythologie patriarcale que d’affirmer que Dieu leur a dit de se couvrir la tête. Pourquoi leur commanderait-il la « modestie » autour de l’arrivée des menstruations et surtout pourquoi ce commandement serait-il devenu plus impérieux après la révolution de l’Ayatollah Khomeiny en Iran ?

Bizarre qu’Allah se soit mis à parler plus intensivement du voile après les années 1980 et très peu avant ?

Ce serait surprenant qu’Allah commence à leur dire de se cacher les cheveux autour des menstruations et pas avant. Quoique tout récemment avec la progression de la mouvance extrémiste de l’islam politique, on commence à voir dans les milieux intégristes de toutes petites filles être obligées de porter le foulard islamique. Et cela sans mentionner que l’obligation supposément religieuse du foulard islamique a été suivie par une surenchère d’exigences imposées aux femmes et aux petites-filles.

Croyez-vous sincèrement que ces exigences seront amoindries si on les intègre et les normalise dans le fonctionnement de l’État ? N’avez-vous aucun doute sur l’impact de votre choix et sur votre contribution à l’extension de l’islam politique, celui qui fait tant de tort au Liban, votre pays d’origine ?

En laissant les professeures ainsi que les éducatrices voilées, vous contribuerez à justifier le père intégriste qui force sa fille à se voiler contre son désir. Vous participerez à la réponse que le père, l’oncle, le frère ou l’imam apportera à la jeune fille : « Tu vois bien que ce que je te demande est normal, même ton professeure est voilée. » De toute façon, la petite fille qui aura vu ses éducatrices voilées depuis son bas âge finira par trouver ce signe sexiste très banal. Toute personne en position privilégiée, comme vous Mme Mourani, et qui prend part au débat en favorisant les symboles religieux dans les services publics, et tout particulièrement pour le personnel qui s’occupe de jeunes enfants influençables et vulnérables, a une responsabilité dans ce qui se passera dans la société.

En fin de compte, ce sont les individus les plus vulnérables qui s’en trouveront victimes, comme nous l’a montré l’affaire Shafia. Toute prise de position qui fait en sorte qu’il y ait davantage de professeures et d’éducatrices voilées contribue à la souffrance de ces victimes, présentes et futures. En effet, les données montrent que beaucoup de signalements à la Protection de la jeunesse sont faits par les éducatrices et les professeures. Croyez-vous sincèrement que la petite fille qui vit ces pressions communautaires et familiales va aller se confier à une personne qui incarne toutes les contraintes qu’elle essaie de fuir ?

Abandonnerez-vous ces petites filles à elles-mêmes ? Les laisserez-vous toutes seules pour résister de manière isolée et tenter de se libérer par elles-mêmes des diktats de leur famille ou de leur communauté et cela, sans pouvoir compter sur l’aide de leur professeure ou de leur éducatrice ? Dormez-vous l’esprit en paix, sans aucun remords et sans aucun doute parce que vous vous sentez si bien appuyée par tous ces autres indépendantistes en faveur d’une laïcité qui s’autoproclame inclusive ? Quand on est entouré de « juristes, politicologues, sociologues, philosophes, enseignant-es et militantes féministes », comme votre groupe s’est présenté, il est sûr que c’est plus difficile d’avoir des doutes. Cela tient lieu de réflexion personnelle et peut même aider à faire taire sa conscience.

Accepter le voile n’ouvre pas les portes du monde du travail

Vous invoquez le droit au travail et affirmez qu’il nous faudrait permettre le voile pour que ces femmes puissent travailler, acquérir leur autonomie financière et s’intégrer. Je crois que vous auriez avantage à consulter le Plan d’action 2012-2015 issu des États généraux sur la situation des femmes immigrées et racisées . Vous constateriez que ce magnifique travail qui vise une véritable intégration des femmes immigrantes et racisées ne mentionne aucunement qu’il faille respecter des exigences religieuses pour les intégrer par l’emploi.

Par contre, je vous ferais remarquer que vous, vous n’avez aucune étude ni preuve scientifique qui confirme que l’obtention d’un travail sera facilité par le port de signes religieux. Tout au contraire, vous favoriserez le profilage ethnico-religieux informel. En effet, c’est déjà un fait que, pour éviter de se retrouver avec du personnel portant des signes religieux, on évite d’engager des personnes d’origine maghrébine qui pourraient enlever le voile le temps de l’entrevue et qui le remettraient après. Beaucoup de femmes n’ont pas trouvé de travail à cause de cette surenchère d’accommodements qui fait peur à plusieurs employeurs. Oui le chômage est malheureusement élevé au sein de la communauté maghrébine, mais le foulard islamique est-il la solution ? Non ! Tout au contraire.

Je croyais vous connaître comme une femme réfléchie et déterminée à faire triompher les droits collectifs des femmes. Auparavant, je ne vous ai jamais vue complice des forces réactionnaires qui essaient de contrôler la sexualité des femmes et des petites filles.

Voilà pourquoi je vous ai toujours accordé mon vote. Je veux vous signifier que vous ne pouvez plus me compter parmi vos supporters. Je suis pleinement consciente qu’en tant que députée d’un comté largement multiethnique et multiconfessionnel, vos calculs électoraux ont déjà été faits : votre position sur le voile sera beaucoup plus rentable pour votre réélection. Tout comme vos visites dans les centres culturels, mosquées et votre participation aux conférences organisées et fréquentées par des partisans de la charia de votre comté.

Michèle Sirois, anthropologue, spécialiste en sociologie des religions